Cela ne s'apparente ni à du prosélytisme, ni à de la propagande; je souhaite seulement attirer l'attention sur l'analyse que les auteurs font de notre société. Les termes dans lequels ils pensent leur critique de la situation actuelle me semblent intéressants. En partageant cela, le but n'est pas de convaincre; ce qui m'importe ici est de susciter vos réflexions !

(C'est moi qui souligne dans le texte)
"Proposition I
[...] Nous disons que cette époque est un désert, et que ce désert s'approfondit sans cesse. [...]
Le désert est le progressif dépeuplement du monde. Le désert est dans la prolifération continue, massive, programmée des populations − comme il est dans la banlieue californienne, là où la détresse consiste justement dans le fait que nul ne semble plus l'éprouver. [...]
L'empire n'est pas une sorte d'entité supra-terrestre, une conspiration planétaire de gouvernements, de réseaux financiers, de technocrates et de multinationales. L'empire est partout où rien ne se passe. Partout où ça fonctionne. Là où règne la situation normale.
C'est à force de voir l'ennemi comme un sujet qui nous fait face − au lieu de l'éprouver comme un rapport qui nous tient − que l'on s'enferme dans la lutte contre l'enfermement. Que l'on reproduit sous prétexte d' « alternative » le pire des rapports dominants.
Nous sommes, à tout moment, partie prenante d'une situation. En son sein, il n'y a pas des sujets et des objets, moi et les autres, mes aspirations et la réalité, mais l'ensemble des relations, l'ensemble des flux qui la traversent. [...] "
"Proposition II
[...] Partout où règne la conception classique de la politique règne la même impuissance face au désastre. Que cette impuissance soit modulée en une large distribution d'identités finalement conciliables n'y change rien. L'anarchiste de la FA, le communiste de conseils, le trotskiste d'Attac et le député de l'UMP partent d'une même amputation. Propagent le même désert.
La politique, pour eux, est ce qui se joue, se dit, se fait, se décide entre les hommes. L'assemblée, qui les rassemble tous, qui rassemble tous les humains abstraction faite de leurs mondes respectifs, forme la circonstance politique idéale. L'économie, la sphère de l'économie, en découle logiquement : comme nécessaire et impossible gestion de tout ce que l'on a laissé à la porte de l'assemblée, de tout ce que l'on a constitué, ce faisant, comme non-politique et qui devient par la suite : famille, entreprise, vie privée, loisirs, passions, culture, etc.
C'est ainsi que la définition classique de la politique répand le désert : en abstrayant les humains de leur monde. En les détachant du réseau de choses, d'habitudes, de paroles, de fétiches, d'affects, de lieux, de solidarités qui font leur monde. Leur monde sensible. Et qui leur donne leur consistance propre.
La politique classique, c'est la mise en scène glorieuse des corps sans monde. Mais l'assemblée théâtrale des individualités politiques masque mal le désert qu'elle est. Il n'y a pas de société humaine séparée du reste des êtres. Il y a une pluralité de mondes. De mondes qui sont d'autant plus réels qu'ils sont partagés. Et qui coexistent.
La politique, en vérité, est plutôt le jeu entre les différents mondes, l'alliance entre ceux qui sont compatibles et l'affrontement entre les irréconciliables. [...]"
"Proposition IV
Nous situons le Point de renversement, la sortie du désert, la fin du Capital dans l'intensité du lien que chacun parvient à établir entre ce qu'il vit et ce qu'il pense. Contre les tenants du libéralisme existentiel, nous refusons de voir là une affaire privée, un problème individuel, une question de caractère. Au contraire, nous partons de la certitude que ce lien dépend de la construction de mondes partagés, de la mise en commun de moyens effectifs.
CHACUN EST QUOTIDIENNEMENT sommé d'admettre combien la question de la « relation entre la vie et la pensée » est naïve, dépassée, et témoigne au fond d'une pure et simple absence de culture. Nous y voyons un symptôme. Car cette évidence n'est qu'un effet de la redéfinition libérale, si fondamentalement moderne, de la distinction entre le public et le privé. Le libéralisme a posé en principe que tout devait être toléré, que tout pouvait être pensé, dès lors que reconnu comme étant sans conséquence directe au niveau de la structure de la société, de ses institutions et du pouvoir d'Etat. N'importe quelle idée peut être admise, son expression doit même être favorisée, dès lors que les règles du jeu social et étatique sont acceptées. Autrement dit, la liberté de pensée de l'individu privé doit être totale, sa liberté de s'exprimer doit en principe l'être tout autant, mais il ne doit pas vouloir les conséquences de sa pensée − pour ce qui concerne la vie collective.
Le libéralisme a peut-être inventé l'individu, mais il l'a inventé d'emblée mutilé. L'individu libéral, qui ne s'exprime jamais mieux, de nos jours, que dans les mouvements pacifistes et citoyens, est cet être qui est censé tenir à sa liberté dans l'exacte mesure où cette liberté n'engage à rien, et ne cherche surtout pas à s'imposer aux autres. Le précepte stupide « ma liberté s'arrête où commence celle des autres » est aujourd'hui reçu comme une vérité indépassable. Même John Stuart Mill, pourtant l'un des relais essentiels de la conquête libérale, a noté qu'une conséquence fâcheuse s'ensuivait : il est permis de tout désirer, à la seule condition que ce ne soit pas désiré trop intensément, que ça ne déborde pas les limites du privé, ou en tout cas celles de la « libre expression » publique.[...]"
Alors, qu'en pensez-vous ?
Photo: Willy Ronis, Semaine de Noël place du Palais Royal, Paris,1954
Emmanuelle





